Nour avait huit ans et deux nattes serrées le matin où elle est arrivée à l'atelier avec un sachet en papier froissé dans la poche de son manteau. À l'intérieur : du cumin, de la cannelle et du ras el hanout — les épices que sa grand-mère, restée à Marrakech, lui avait envoyées pour Noël avec une lettre en arabe que Nour ne savait pas encore lire mais qu'elle gardait sous son oreiller. « Je voulais savoir si on pouvait les mettre dans la soupe de carottes, » a-t-elle expliqué à Marianne, l'animatrice, en posant son trésor sur la table.

Cette question, en apparence simple, a changé le cours de la séance. Marianne, loin de dévier vers la recette prévue, a posé le sachet au centre de la table et a demandé au groupe : « Qu'est-ce qu'on sait sur les épices ? D'où viennent-elles ? Pourquoi est-ce qu'on les utilise ? » S'en est suivi un échange de vingt minutes où les enfants ont parlé de leurs cuisines familiales, de leurs pères qui font le garam masala, de leurs grands-mères qui gardent la muscade dans un tiroir fermé à clé. La salle sentait les souvenirs autant que les carottes.

« La salle sentait les souvenirs autant que les carottes. »

La soupe ce jour-là a été préparée en deux versions : une avec la recette habituelle beurre-crème-coriandre fraîche, et une avec le cumin et la cannelle de Nour, rôtis à sec dans la poêle avant d'être incorporés. La dégustation comparative a donné lieu à des débats dignes d'un jury gastronomique. « Celle de Nour, ça goûte chaud, » a dit Théo, 9 ans, cherchant ses mots. « La mienne ça goûte froid, mais en bien. » Nour a ri. Elle a dit que sa version ressemblait à celle de sa mamie, mais que l'autre était bonne aussi.

Ce moment illustre quelque chose que nous cherchons à cultiver dans tous nos ateliers : la cuisine comme langue commune. Les enfants qui fréquentent l'Antenne d'Angers viennent d'horizons très différents — familles angevines de longue date, familles arrivées récemment du Maghreb, d'Afrique subsaharienne, du Portugal, d'Europe de l'Est. Autour d'un légume du jardin, ces histoires se rencontrent. Le poireau d'Anjou peut devenir une flamiche ou une chorba selon qui tient la casserole, et les deux versions sont légitimes, intéressantes, dignes d'être goûtées.

Depuis cet épisode, nous avons formalisé une séance par trimestre que nous appelons « la recette de quelqu'un ». Chaque enfant peut, s'il le souhaite, proposer une recette de sa famille — pas forcément angevine, pas forcément française — et l'équipe l'adapte aux légumes disponibles au jardin. Ce n'est pas une concession au programme, c'est un enrichissement. Les enfants comprennent que les mêmes courgettes peuvent voyager au four avec de l'huile d'olive et des herbes de Provence, ou mijoter dans une sauce tomate épicée, ou être râpées en galettes croustillantes. Il n'y a pas une bonne façon de cuisiner un légume. Il y en a des dizaines.

Nour est revenue à l'atelier le mercredi suivant avec une photocopie de la lettre de sa grand-mère, traduite par sa mère. C'était la recette du tajine de carottes et pois chiches. Elle l'a lue à voix haute devant le groupe, un peu hésitante sur certains mots, très fière sur d'autres. Cet hiver, nous avons planté des pois chiches dans le jardin partenaire pour la première fois. Nous espérons en récolter assez pour refaire ensemble le plat de sa grand-mère au printemps.